« Coronavirus : la Turquie pourrait devenir un foyer majeur », Revue Défense Nationale, Tribune N°1154, 23 mars 2020.

Coronavirus : la Turquie pourrait devenir un foyer majeur
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Le 11 mars 2020, l’Organisation mondiale de la santé a officiellement qualifié l’épidémie de Covid-19 de pandémie. Le même jour, le ministre de la santé turc Fahrettin Koca a annoncé que le pays comptait un premier cas de personne contaminée. La propagation rapide du virus a incité la Turquie à filtrer les flux de passagers en provenance de l’étranger et à interrompre les liaisons aériennes avec 22 pays, parmi lesquels de nombreux pays européens (Allemagne, France, Espagne, Italie, Norvège, Danemark, Belgique, Suède, Autriche, Pays-Bas), de même qu’avec la Chine, la Corée du sud, l’Iran et l’Irak. Le 12 mars, les établissements scolaires et universitaires ont été fermés, tandis de nombreux événements internationaux tels que la SAHA Expo, un des plus grands salons de l’armement en Turquie, ont été annulés ou reportés. Le ministre de la Défense Hulusi Akar a, par ailleurs, annoncé l’annulation des missions à l’étranger pour les délégations du ministère.

Le 19 mars, les autorités turques ont annoncé deux morts liées à la pandémie. Le 23 mars, ce nombre s’élevait à 37, en dépit de nouvelles mesures de distanciation sociale, telles que la fermeture des cafés et restaurants et le confinement obligatoire des personnes âgées de plus de 65 ans et de celles souffrant de maladies chroniques, sur l’ensemble du territoire national. Le nombre de personnes contaminées reste inconnu en raison du faible taux de personnes testées. Selon al-Monitor, site d’information en ligne sur le Moyen-Orient, ce taux serait de 11 pour un million en Turquie contre 2000 en Corée du sud et de 400 en Italie[1]. Le ministre de la Santé s’en est défendu et a annoncé le 22 mars, que 20 345 tests avaient été effectués (sur une population de plus de 85 millions d’habitants) et que 1 236 étaient positifs[2]. Ce faisant, il a déclaré que tous les patients présentant des symptômes du coronavirus seraient admis dans les hôpitaux publics comme privés.100 000 chambres seraient disponibles pour les accueillir. A noter à cet égard, que le système de santé turc est grevé par de grandes inégalités et par l’existence d’une « médecine à deux vitesses » et que les hôpitaux et cliniques privés ne sont généralement pas accessibles à l’ensemble de la population. Le gouvernement envisage également de procéder à 10 000 voire à 15 000 tests par jour[3].

En dépit de ces déclarations rassurantes, différents facteurs laissent supposer que la situation pourrait être beaucoup plus grave qu’il n’y paraît. Le risque de contagion est élevé parmi les quelques millions de réfugiés syriens présents en Turquie. L’ambassadeur de Turquie aux Etats-Unis, Serdar Kilic, a par ailleurs ajouté, le 9 mars, qu’il serait difficile pour les autorités turques de maîtriser la propagation du coronavirus parmi les 900 000 Syriens déplacés qui se trouvent à la frontière turco-syrienne[4]. L’état sanitaire de certains établissements pénitentiaires du pays pourrait également être lourd de conséquences. Par ailleurs, bien que les quatre postes-frontières terrestres avec l’Iran aient été fermés à la fin du mois de février[5], la situation dramatique dans ce pays, en ce qui concerne le coronavirus, laisse présager le pire pour les habitants des zones situées le long de cette frontière de 500 kilomètres. Le 19 mars, les autorités iraniennes ont annoncé que le nombre de personnes contaminées avait dépassé 18 000 et que le nombre de morts était de 1284, un nombre considéré de plus en plus comme en deçà de la réalité.

Déjà préparés à toute éventualité depuis la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, la population turque a anticipé les difficultés liées à l’épidémie de coronavirus en stockant de la nourriture et du gel hydro-alcoolique, dès le mois de janvier 2020, et en tentant de se protéger en dépit d’une pénurie de masques et de désinfectants[6].

Sans renforcement drastique des mesures visant à juguler la propagation du Covid-19 par les autorités turques, notamment en ce qui concerne la protection des personnels soignants, il n’est pas exclu que la Turquie devienne un foyer majeur de la pandémie au Moyen Orient, à l’instar de son voisin iranien, troisième pays le plus touché dans le monde.

[1] Diego Cupolo: “Details sparse as first coronavirus case reported in Turkey”, al-monitor, 11 mars 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/03/turkey-reports-first-coronovirus.html]

[2] “Coronavirus death toll rises to 30 in Turkey, 289 new cases: Health Minister”, Hürriyet Daily News, 22 mars 2020. [https://www.hurriyetdailynews.com/coronavirus-death-toll-rises-to-30-in-turkey-289-new-cases-health-minister-153175]

[3] Sinan Uslu,Tuncay Çakmak :  « Koca: « La Turquie compte près de 100 mille chambres individuelles en hôpitaux » », Agence Anadolu, 19 mars 2020. [https://www.aa.com.tr/fr/turquie/koca-la-turquie-compte-pr%C3%A8s-de-100-mille-chambres-individuelles-en-h%C3%B4pitaux-/1772018]

[4] Dan De Luce: “Stopping coronavirus spread in Syrian refugee camps is ‘mission impossible,’ Turkish ambassador says”, NBC News, 9 mars 2020. [https://www.nbcnews.com/health/health-news/stopping-coronavirus-spread-syrian-refugee-camps-mission-impossible-says-turkish-n1153606]

[5] “Covid-19 La Turquie ferme sa frontière avec l’Iran”, Xinhua.net, 24 février 2020. [http://french.xinhuanet.com/2020-02/24/c_138811330.htm]

[6] Umut Colak, Murat Karabulut : “Coronavirus Anxiety in Turkey Leads to Empty Store Shelves”, Voice of America, 13 mars 2020. [https://www.voanews.com/science-health/coronavirus-outbreak/coronavirus-anxiety-turkey-leads-empty-store-shelves]

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