L’élection de Trump est pain béni pour Moscou, Causeur, Novembre 2016.

Ana Pouvreau et Mark Porter.

Interview du général Sir Richard Shirreff, ancien commandant suprême adjoint des forces alliées en Europe (2011-2014), auteur de 2017: War with Russia: An Urgent Warning from Senior Military Command (Houder and Stoughton, Londres, 2016).

A.P et M.P: Dans votre roman, la Russie de Poutine, devenue l’adversaire stratégique de l’Occident, se prépare à une collision frontale avec l’OTAN. Pour passer de la fiction à la réalité, comment évaluez-vous les intentions géopolitiques de Vladimir Poutine ? Est-il décidé à rétablir les frontières de l’ex-URSS ?

Sir Richard Shirreff.1 Je ne pense pas que cela soit son objectif, bien qu’il ait déclaré, à plusieurs reprises, qu’il considérait que l’effondrement de l’Union soviétique constituait pour lui la plus grande catastrophe géopolitique du xxe siècle. Son but principal est de redonner à la Russie son statut de grande puissance, comme le montre de manière flagrante la politique russe menée au Moyen-Orient. Dans les anciennes républiques soviétiques qui constituent leur « étranger proche », les Russes souhaitent rétablir leur domination sur cet espace, ce qui n’est pas la même chose que de rétablir les frontières de l’ex-URSS.

Poutine est-il un personnage aussi dangereux que le président russe que vous décrivez dans votre livre ?

Oui, le danger me paraît réel car Poutine est un opportuniste sans scrupules. En Crimée et en Syrie, il a saisi l’occasion quand elle s’est présentée. Cela ne veut pas dire qu’il ne réfléchit pas en véritable stratège. Les Russes sont enclins à penser de manière stratégique et à établir des listes de priorités. C’est dans leur ADN, car ils doivent englober, dans leur analyse, à la fois l’Europe occidentale, la mer Noire, l’Asie centrale et l’Extrême-Orient.

De plus, Poutine n’est nullement soumis aux contraintes habituelles qu’impose la démocratie. Il dirige entouré d’une clique de conseillers qui n’osent pas le contredire. Il se serait, dit-on, complètement investi dans la spiritualité orthodoxe et se serait même doté d’un conseiller spirituel. Enfin, il sait être extrêmement persuasif. Porté par sa voix onctueuse, on peut l’écouter pendant des heures. Il est donc en mesure de tirer des ficelles émotionnelles, ce qui fait de lui un sérieux danger.

Notamment pour ses voisins. Vous étiez commandant suprême adjoint des forces alliées en Europe lorsque Moscou a annexé la Crimée. Comment avez-vous réagi ?

Nous n’étions au courant de rien. Cette opération surprise en Crimée nous a montré que les Russes avaient parfaitement su tirer les leçons de la guerre de Géorgie en 2008, et qu’ils avaient planifié et répété leur scénario « criméen » qui nous a complètement pris de court !

Était-ce un événement décisif ?

Absolument. L’annexion de la Crimée constitue un véritable tournant. Avant, l’Otan considérait la Russie comme un partenaire stratégique important car nous avions en commun un certain nombre d’intérêts et de défis sécuritaires. En mars 2014, la vitesse et l’efficacité avec lesquelles Poutine a réagi à l’effondrement de sa politique en Ukraine – comme en a témoigné l’éviction de Ianoukovitch – en envahissant la Crimée, puis la partie orientale de l’Ukraine, m’a montré que la Russie était effectivement devenue un adversaire stratégique.

Un fait semble révélateur de cette montée aux extrêmes : la Russie mène régulièrement des exercices militaires à grande échelle, simulant notamment une invasion des États baltes. Les Russes pourraient-ils occuper ces pays et la partie orientale de la Pologne puis menacer l’Otan de représailles nucléaires ?

Les Russes s’entraînent régulièrement à de tels scénarios – c’est un fait. C’est aussi un fait que la phase finale de ces exercices est toujours effroyable : c’est ce qu’ils appellent « l’escalade pour la désescalade nucléaire »2 Ce qui revient à dire :« Nous prenons les territoires qui nous intéressent et si vous protestez, nous vous menacerons avec l’emploi de l’arme nucléaire. » N’oublions pas que l’emploi en premier du nucléaire fait partie intégrante de la pensée stratégique russe” !

Dans un tel cas de figure, comment réagirait l’Otan ?

En cas d’attaque sur les pays Baltes, en l’absence de forces conventionnelles suffisantes pour arrêter les Russes, l’Otan ne prendrait pas le risque d’une destruction totale de villes européennes au cours d’une guerre nucléaire. Les Russes l’ont bien compris. À leurs yeux, ce serait l’occasion rêvée de détruire l’Alliance atlantique, de remettre la main sur les États baltes et de nous dire : « Et maintenant, qu’est-ce que vous allez faire ? » Autrement dit, sans aller jusqu’à envoyer ses chars à Paris, l’armée russe attaquerait l’Europe de l’Est pour briser l’Otan en découplant l’alliance entre les États-Unis et la sécurité européenne. Ce n’est pas un hasard si, en 2015, à la tribune de l’ONU, Poutine a fait l’éloge du système international issu des accords de Yalta (1945), le décrivant comme un modèle de stabilité pour l’humanité. De quoi donner des sueurs froides aux Tchèques ou aux Polonais…

Si la menace russe est aussi importante, on se demande pourquoi l’Otan paraît si faible…

N’exagérons rien. L’Otan est l’alliance la plus prospère que le monde ait connue. Bien que certains aient prédit sa disparition, en 2019 elle aura 70 ans… Mais alors que les défis auxquels elle doit faire face sont immenses, les membres européens de l’Alliance s’acharnent à la sous-financer. Et ce, alors que les Européens restent dépendants des États-Unis pour assurer leur défense. Qui plus est, l’Otan ne dispose pas des bonnes forces au bon endroit. Les pays-membres de l’Alliance disposent de 3,5 millions d’hommes et de femmes sous les armes mais leur force de réaction rapide n’en compte actuellement que 13 000 !
Pourtant, en termes de moyens, la puissance de l’Alliance atlantique est sans commune mesure avec celle de la Russie. Le budget de la Défense américain atteint les 596 milliards de dollars, contre seulement 66,4 milliards pour Moscou…
En termes de capacités de défense, l’Otan surpasse la Russie, de même que les Etats-Unis à eux seuls. Néanmoins, les Russes peuvent concentrer leurs forces sur une zone géographique limitée, comme les pays Baltes. Et malgré ses moyens, si elle ne dispose pas d’effectifs militaires dans cette zone, l’Otan ne pourra rien faire !

Ce scénario est-il vraiment plausible ?
Oui, et les pays Baltes ont de bonnes raisons d’y croire : ces dernières années, on a observé un niveau sans précédent d’activité militaire russe dans leur espace aérien et à leurs frontières, avec notamment des vols d’intimidation. Juste après l’annexion de la Crimée, on a assisté à la création de trois divisions russes d’infanterie motorisées dans l’ouest de la Russie. Pour la Russie, les États baltes représentent plus que jamais une zone tampon.

L’Otan en a-t-elle tiré les conséquences ?
Lors du sommet de l’Otan à Varsovie en juillet 2016, il a été annoncé que quatre bataillons (allemand, britannique, canadien et américain) seraient envoyés dans l’Est de la Pologne ainsi que dans les trois pays Baltes. Ces initiatives vont dans le bon sens mais ne constituent pas une défense crédible. Mais ce n’est pas uniquement une question de quantité. La réflexion stratégique, la doctrine, la planification, l’entraînement et la puissance de feu sont également importants.

À ce propos, tous les membres de l’Alliance ne partagent pas forcément vos analyses. Par exemple, la France sous-estime-t-elle la menace russe?

Selon un récent article du Times, il existe trois groupes de nations au sein de l’Otan. Le premier compte les pays Baltes, la Pologne, et j’y inclurais aussi le Royaume-Uni, la Norvège, le Danemark, le Canada, les États-Unis et l’Allemagne. Ces pays-là ont correctement évalué la menace, cherchent à y répondre et se préparent à le faire. Un deuxième groupe, celui des nations du Sud, se soucie avant tout de la crise des réfugiés.
Enfin, un dernier groupe de nations espère que le problème russe disparaîtra de lui-même. J’y mettrais la France. Paris a bien envoyé des avions dans les pays Baltes mais son armée est accaparée par la menace djihadiste qui peut durer indéfiniment.

Nous sommes à la veille des élections américaines. L’éventuelle victoire de Donald Trump, qui semble proche du Kremlin, bouleverserait-elle la donne atlantique ?

Quoi qu’il arrive, l’armée américaine sera au service de celui ou de celle qui sera élu président et sera donc commandant en chef des forces armées. Mais Trump pose un problème, à cause de ses déclarations qui affaiblissent l’engagement des États-Unis à venir à l’aide d’un allié attaqué. De telles sorties sapent la crédibilité de l’Otan, ce qui est dangereux. Son élection serait donc pain béni pour Moscou.

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