Les relations entre la Russie et la Turquie à l’épreuve du conflit en Syrie

En dépit d’un rapprochement entre la Russie et la Turquie, enregistré notamment dans les domaines économique et énergétique au cours des dernières années, la destruction d’un avion russe par l’armée de l’air turque, le 24 novembre 2015, à la frontière turco-syrienne, dans la province de Lattaquié, au Nord-Ouest de la Syrie, a mis en évidence la détérioration des relations entre les deux pays dans le conflit syrien. Russes et Turcs ne partagent pas la même analyse des circonstances dans lesquelles un bombardier russe Sukhoï 24 a été abattu par deux F-16 turcs. La mort du pilote russe, le lieutenant-colonel Oleg Pechkov, et les conditions dans lesquelles ont eu lieu le sauvetage et l’évacuation du capitaine Constantin Mourakhtine, le navigateur survivant, contribuent à attiser la détermination de la Russie à réagir vis-à-vis de l’attitude de la Turquie (cf. Neil Mc Farquhar).

Accusant la Turquie d’avoir porté « un coup de poignard » à la Russie et l’armée turque d’être « complice des terroristes », le président russe Vladimir Poutine a menacé la Turquie de graves conséquences à la suite de cet événement, ce qui s’est traduit à ce jour par des sanctions dans le domaine économique (tourisme) et par la suspension de la coopération militaire. Le ministre des Affaires étrangères russes, Sergueï Lavrov évoque, quant à lui, « une provocation planifiée » de la part de la Turquie. Ces antagonismes, déjà prévisibles en 2011, entre les visions stratégiques des puissances russe et turque sur le conflit syrien paraissent de plus en plus irréconciliables et conduisent à s’interroger sur les abcès de fixation qui, pour l’heure, altèrent profondément les relations russo-turques. Cet effritement observable depuis le déclenchement des frappes aériennes russes en Syrie, le 30 septembre 2015, compromet actuellement le projet d’une grande coalition internationale contre l’État islamique (EI), que la France souhaiterait voir aboutir et favorise une nouvelle montée des tensions dans la région.

Le rapprochement russo-turc menacé par l’engagement militaire de la Russie en Syrie

Partenaire stratégique essentiel des États-Unis dans la lutte contre la menace soviétique dès 1947 (doctrine Truman), la Turquie a constitué pendant la guerre froide, un rempart dans la défense du flanc Sud-Est de l’Otan, dont elle est membre depuis 1952, permettant notamment le contrôle occidental des détroits entre la mer Noire et la Méditerranée.

Depuis l’effondrement du bloc soviétique en 1991, la Russie et la Turquie ont opéré, au fil des dernières décennies, un rapprochement significatif. La Russie est désormais le deuxième partenaire commercial de la Turquie, après l’Union européenne. En 2014, le gouvernement turc a refusé d’appliquer le régime de sanctions internationales vis-à-vis de la Russie, instauré à la suite de l’annexion de la Crimée par Moscou (mars 2014) et de la crise ukrainienne, et espérait que les échanges entre les deux pays (32 millions de dollars) atteindraient 100 millions de dollars à l’horizon 2023.

Le rapprochement russo-turc dans le domaine énergétique est également marquant, comme en attestent le lancement, en avril 2015, de la construction de la première centrale nucléaire turque par la Russie et l’ambitieux projet de construction d’un gazoduc acheminant le gaz russe à travers la Turquie (cf. RDN, octobre 2015). Dans ce contexte favorable, le 23 septembre 2015, les présidents Poutine et Erdogan avaient renouvelé leur désir de coopération, en présence du président Abbas, pour l’inauguration de la Grande Mosquée de Moscou, édifice visant à accueillir 10 000 fidèles et décrit par Vladimir Poutine comme étant la plus grande mosquée d’Europe (cf. Today’s Zaman, 23 septembre 2015). À plusieurs reprises, ces dernières années, la possibilité pour la Turquie de rejoindre l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), fondée par la Russie, la Chine et quatre ex-républiques soviétique d’Asie centrale, avait été évoquée (cf. Marc Champion). Cependant, à la suite de l’engagement de la Russie en Syrie, le 30 septembre 2015, des divergences entre les perceptions turque et russe, au plan de la 2sécurité régionale, déjà visibles depuis le déclenchement du conflit en Syrie en mars 2011, sont devenues criantes, conduisant à un effritement rapide de la relation entre les deux pays.

Les principales pierres d’achoppement
La perception turque

La Turquie dénonce l’engagement militaire russe en faveur du président syrien Bachar Al-Assad, qu’elle combat depuis 2011. Elle soutient la Coalition nationale syrienne (CNS) ou Coalition pour la révolution syrienne et les forces d’opposition (CNFOR) en exil. En faveur d’une cohésion accrue au sein de l’opposition syrienne, elle agit de concert avec l’Arabie saoudite et le Qatar, deux autres puissances sunnites majeures dans la région, en vue d’un tel renforcement (cf. Today’s Zaman, 7 mai 2015). À l’occasion de la visite du président Erdogan au Qatar en décembre 2014, un Conseil conjoint de haut niveau sur la coopération stratégique, a été mis en place entre les deux pays, en vue notamment d’examiner cette question.

Ces initiatives ont porté leurs fruits avec la formation, en mai 2015, d’un front uni de l’opposition armée à Bachar Al-Assad. Sept groupes de combattants ont ainsi formé l’Armée de la conquête (Jaish al-Fatah), qui s’est emparé du NordOuest de la province d’Idlib (mars 2015) et de Jisr al-Choughour, quelques semaines plus tard. Les liens de cette nouvelle entité avec le Front Al-Nosra (Al-Qaïda en Syrie) soulèvent la controverse. Mais ayant mené ces efforts, la Turquie ne peut accepter que l’aviation russe mène des frappes aériennes sur des groupes de combattants qu’elle soutient dans leur lutte contre le pouvoir syrien honni.

C’est le cas notamment des Turkmènes de Bayırbucak, une population turque de Syrie, opposée au pouvoir syrien et ciblée à la fois par les forces armées syriennes, les milices du Hezbollah et les frappes russes qui détruisent leurs villages. Peu avant la destruction du Su-24 par l’aviation turque, la Turquie avait plaidé auprès du Conseil de sécurité des Nations unies en faveur du sort de cette population particulièrement vulnérable, alarmée par ce qu’elle perçoit comme un projet d’épuration ethnique de la part du régime syrien. Le gouvernement turc se trouve de surcroît sous pression de la part de l’extrême-droite nationaliste, qui a fait de la cause des « frères turkmènes de Syrie », un enjeu de politique intérieure. La cause des Turkmènes de Syrie est en effet soutenue par le Parti de la Grande Unité (Büyük Birlik Partisi, BBP), parti de tendance islamo-nationaliste issu de l’extrême-droite nationaliste turque, dont le président, Mustafa Destici, a déclaré récemment : « Tandis que l’aviation russe bombarde nos frères turkmènes, que fait l’aviation turque ? » (cf. Today’s Zaman, 22 novembre 2015).

À cet égard, le gouvernement turc est, depuis plusieurs années, demandeur de l’instauration d’une zone sécurisée dans le Nord de la Syrie (voir carte). La mise 3en place d’une zone d’exclusion aérienne dans cette zone, permettrait de stopper les frappes du régime syrien et de protéger les civils, la Turquie accueillant déjà sur son territoire 2,2 millions de réfugiés. Par ailleurs, sous contrôle turc, les Kurdes de ces territoires seraient entravés dans leurs relations avec les combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), que le gouvernement turc combat avec véhémence, depuis la fin juillet 2015, après avoir mis fin au processus de paix. Aucun consensus n’a été trouvé jusqu’ici au Conseil de sécurité pour la mise en place d’une telle demande de la Turquie, que la France avait soutenue (cf. Le Figaro, 28 septembre 2015). Les États-Unis n’ont toujours pas donné leur accord à ce projet, estimant que cela n’était pas faisable pour des raisons militaires et financières.

La Turquie condamne les incursions de l’aviation russe sur son territoire à proximité de la frontière syrienne, tout comme l’Otan, qui a déploré le caractère dangereux des actions militaires russes, notamment la violation de l’espace aérien turc, les 3 et 4 octobre 2015, et a appelé la Russie à cesser immédiatement ses attaques sur l’opposition syrienne, à concentrer ses efforts sur l’EI et à promouvoir une transition politique en Syrie (cf. Conseil de l’Atlantique Nord, 5 octobre 2015). Préfigurant la destruction de l’avion russe en novembre, le 16 octobre 2015, l’armée de l’air turque avait abattu un drone russe dans son espace aérien.

La perception russe

La Russie, pour sa part, considère que le gouvernement turc poursuit, en raison d’une convergence d’intérêts, une politique sectaire de soutien à des groupes extrémistes sunnites, dans sa lutte contre le régime syrien, avec des implications pour le gouvernement dominé par les chiites en Irak.

Dans l’optique russe, une approche indiscriminée doit s’appliquer à l’ensemble des groupes terroristes sur le théâtre syrien. Comme l’a clairement énoncé le président Poutine aux Nations unies, en septembre 2015, dans un projet de résolution déposé auprès du Conseil de sécurité, son objectif est d’éliminer à la fois l’EI et le Front Al-Nosra (cf. Le Figaro, 1 er octobre 2015). L’EI, principale menace pour la coalition occidentale et ses alliés, ne constitue, pour la Russie, qu’un groupe terroriste parmi d’autres. Dans la perception russe, la qualification de « terroristes » recouvre l’ensemble des groupes opposés au régime syrien. Autre sujet de crispation : face au rôle essentiel joué par les combattants kurdes en Syrie et en Irak dans la lutte contre l’EI, la Russie tente également de s’appuyer sur ces forces, qui ne représentent pas une menace pour le régime syrien. Cette approche contribue à crisper davantage la Turquie, obnubilée par la défense de son intégrité territoriale.

Enfin, la Russie s’oppose avec véhémence à la création de zones sécurisées. Le conflit en Libye en 2011 en est la cause, la Russie condamnant le fait que la zone d’exclusion aérienne, qui avait été établie dans ce pays en vertu d’une 4résolution du Conseil de sécurité en 2011 pour protéger les civils, ait été utilisée par les puissances occidentales pour fournir un appui aérien aux rebelles antiKadhafi.

Une nécessaire désescalade

Saisi par la Turquie, le Conseil atlantique de l’Otan s’est réuni, le 24 novembre 2015, pour examiner la situation à la suite de la destruction de l’avion russe. Le Secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, a souligné la gravité de la situation et prôné immédiatement le retour au calme et la désescalade, tout en réaffirmant la solidarité de l’Organisation en faveur de l’allié turc et de la préservation de son intégrité territoriale. Il a rappelé que l’ennemi commun était l’EI et déploré le fait que la Russie mène des frappes dans des zones où l’EI n’est pas présent. En raison de la volatilité de la situation aux frontières de l’Otan, il a mis l’accent sur le fait que l’Alliance atlantique travaillait, entre autres, à élaborer des mesures visant à améliorer sa capacité d’anticipation stratégique ainsi que la réduction des risques (cf. Secrétaire général de l’Otan, 24 novembre 2015)

En apparence, la Russie et la Turquie semblent avoir accepté la nécessité d’une désescalade. « Nous ne ferons pas la guerre à la Turquie, nos relations avec le peuple turc n’ont pas changé », a déclaré le ministre des Affaires étrangères russe, tandis que le président Erdogan considérait pour sa part que : « Nous n’avons absolument aucune intention de provoquer une escalade après cette affaire ». Dans les faits, sur le théâtre syrien, les frappes aériennes russes se sont intensifiées, notamment dans la zone où l’avion a été abattu (cf. Le Figaro, 26 novembre 2015). En outre, le président russe a annoncé, le 25 novembre, le déploiement de systèmes de défense antiaérienne sur sa base aérienne en Syrie (cf. Vladimir Poutine, 25 novembre 2015). Les bombardiers russes seront désormais escortés par des avions de chasse équipés de missiles air-air.

Quant à la Turquie, il est prévisible que celle-ci va renforcer son soutien aux groupes combattants turkmènes en Syrie, par le biais de livraisons d’armement que ces derniers réclament depuis plusieurs années, notamment au vu de l’utilisation par l’aviation russe de bombes à fragmentation. Les combattants turkmènes sont présentés par la Turquie comme un élément important dans la lutte contre l’EI.

En conclusion, au moment où le président Hollande est parvenu, le 26 novembre 2015, à convenir avec la Russie d’un partage du renseignement et d’une intensification des frappes aériennes sur l’EI, notamment en ce qui concerne l’acheminement du pétrole commercialisé par cette organisation terroriste, la demande française de ne pas bombarder les forces luttant contre l’EI est plus que jamais pertinente pour prévenir une nouvelle montée des tensions.

Éléments de bibliographie

Champion Marc : « The Reason Why Russian Jets Are Buzzing Turkey » in Japan Times, 11 octobre 2015 [en ligne].
Conseil de l’Atlantique Nord : « Statement on incursions into Turkey’s airspace by Russian aircraft » ; Otan,
5 octobre 2015 [en ligne].
« Les frappes russes s’intensifient en Syrie sur la zone où l’avion a été abattu » in Le Figaro, 26 novembre 2015 [en
ligne].
Avec AFP : « Opposition syrienne : Assad “impardonnable” » in Le Figaro, 28 septembre 2015 [en ligne].
Avec AFP : « Syrie : Moscou a proposé une résolution antiterroriste » in Le Figaro, 1 er octobre 2015 [en ligne].
« Answers to Journalists’ Questions Following the Crash of a Russian Military Plane in Syria », Kremlin,
25 novembre 2015 [en ligne].
Mc Farquhar Neil : « Navigator of Downed Russian Plane Says There Was No Warning » in New York Times,
25 novembre 2015 [en ligne].
Pouvreau Ana : « L’impact stratégique des nouveaux choix énergétiques de la Turquie » in Revue Défense Nationale
n° 783, octobre 2015 ; p. 62-66.
Secrétaire général de l’Otan : « Statement after the extraordinary NAC meeting », 24 novembre 2015 [en ligne].
« Syrian Turkmens ask for Turkey’s help under heavy bombardment by Assad, Russia » in Today’s Zaman,
22 novembre 2015 [en ligne].
« Erdo ğ an, Putin, Abbas attend mosque opening in Moscow » in Today’s Zaman, 23 septembre 2015 [en ligne].
« Syrian Opposition Leader Sees Turkey’s Increasing Aid Key For Recent Gains » in Today’s Zaman, 7 mai 2015 [en ligne].

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