L’impact stratégique des nouveaux choix énergétiques de la Turquie, Revue Défense Nationale, N°783, octobre 2015.

Depuis l’arrivée au pouvoir en novembre 2002 du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), le parti de l’actuel président turc, M. Recep Tayyip Erdogan, la Turquie nourrit l’ambition de devenir une grande puissance au plan global, à l’horizon 2023, année du centenaire de la création de la République de Turquie (1).

Dans cette optique, le pays est entré, le 14 avril 2015, dans l’ère du nucléaire civil avec le lancement du chantier de la première centrale nucléaire du pays, sur le site d’Akkuyu, sur la côte méditerranéenne entre Antalya et Adana. Considérant que le développement économique de la Turquie n’est désormais plus possible sans l’énergie nucléaire, le gouvernement turc envisagerait de construire, au total, cinq centrales nucléaires avant 2030.

La construction de la première centrale du pays se déroule en coopération avec l’agence fédérale russe pour l’énergie atomique Rosatom (2) , au terme de longues tergiversations quant au choix du constructeur.

Ce renforcement des relations entre les deux puissances dans le secteur de l’énergie nucléaire se poursuit dans le domaine gazier, avec l’annonce par la Russie, le 28 juillet 2015, d’un projet d’accord intergouvernemental portant sur la construction d’un gazoduc qui acheminera le gaz russe vers l’Europe occidentale par la mer Noire et à travers le territoire turc. En raison de la crise ukrainienne, le projet de gazoduc « South Stream », qui devait à l’origine transporter le gaz russe à travers la Bulgarie, a été abandonné en décembre 2014. Le nouveau projet, construit sous l’égide de Gazprom, le géant gazier russe, contournera l’Ukraine et passera par la Grèce.

Ce rapprochement russo-turc, dans les domaines de l’énergie nucléaire et du gaz, crée une alliance de fait entre les deux pays, avec des répercussions tant au plan régional qu’au plan global. Et ce, même si les projets de construction des deuxième et troisième centrales nucléaires, sur la mer Noire, avant 2023, ont été confiés respectivement à un consortium franco-japonais (3) et à une firme chinoise utilisant des technologies américaines (4).

Par ailleurs, bien qu’il s’agisse du nucléaire civil, des incertitudes subsistent sur la gestion des déchets nucléaires qui résulteront inévitablement du fonctionnement de la nouvelle centrale, notamment en ce qui concerne leur rapatriement en Russie, et à plus long terme, sur la capacité de la Turquie d’enrichir l’uranium. Le choix du nucléaire par le Président turc, ravive, en cela, les craintes occidentales sur une nucléarisation de la région en faisant soudain surgir la possibilité d’un avenir nucléaire pour la Turquie dans le domaine militaire. Ces choix dans le domaine énergétique vont donc s’avérer particulièrement sensibles compte tenu de l’évolution du dossier iranien et de la recomposition des équilibres géopolitiques dans la région.

Le double rapprochement russo-turc dans le domaine de l’énergie

Poursuivant son objectif de faire de la Turquie l’une des dix premières puissances économiques mondiales avant 2023, le président Erdogan a déclaré en 2014 : « Dès que les centrales nucléaires seront toutes en fonctionnement, nous n’aurons même pas à importer un tiers du volume de nos importations de gaz actuelles […] et nous aurons la possibilité de devenir des exportateurs dans le domaine de l’énergie » (5).

Le ministre de l’Énergie turc, M. Taner Yildiz, a assuré, quant à lui, que la Turquie avait su tirer les leçons à la fois de la catastrophe nucléaire de Fukushima et du fait que l’Allemagne supprimait progressivement sa production d’énergie nucléaire. Les Turcs s’étaient engagés ainsi, selon lui, de manière responsable dans la voie du nucléaire civil.

C’est ainsi que dès le 12 mai 2010, un accord de 20 milliards de dollars a été signé entre le gouvernement turc et l’agence nucléaire d’État russe Rosatom portant sur la construction de la centrale nucléaire d’Akkuyu (6) . L’accord prévoyait la création d’une société dont les Russes seraient propriétaires à au moins 51 % (7).

La centrale serait en activité pendant soixante ans. Le terrain serait mis à disposition gratuitement par la Turquie. La moitié de la production d’énergie serait vendue à la compagnie publique d’électricité Tetas (Turkish Electricity Trading and Contracting Company Inc) pour un prix fixe et l’État turc récupérerait 20 % des bénéfices (8) . De leur côté, les opposants au choix du nucléaire par la Turquie n’ont eu de cesse de dénoncer le manque de transparence du gouvernement turc, critiqué pour ne pas avoir rendu public un rapport d’audit de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et d’insister sur l’absence criante de législation nationale pour accompagner la mise en fonctionnement des futures centrales (9) . Par ailleurs, certains experts ont considéré que l’évaluation du risque de catastrophe naturelle n’avait pas été conduite de manière satisfaisante par les autorités (10) . Le site choisi pour accueillir la première centrale nucléaire du pays est situé à proximité d’une faille sismique, constituant ainsi une menace majeure pour l’environnement, le tremblement de terre de 1999 à Izmit (17 000 victimes) subsistant encore dans les mémoires. Il en serait de même pour le projet de construction d’une deuxième centrale à Sinop, non loin d’une autre faille sismique.

Mais ce sont les incertitudes concernant les déchets nucléaires qui constituent une autre pierre d’achoppement majeure. En effet, si l’agence turque pour l’énergie atomique (Turkish Atomic Energy Authority, TAEK) déclare exiger des constructeurs de réacteurs nucléaires étrangers qu’ils récupèrent les déchets nucléaires, il n’y a pour l’heure aucune certitude concernant l’acheminement vers la Russie des déchets issus de la centrale d’Akkuyu. Cette perspective soulève, de plus, la question de la sécurisation de leur transport, probablement via Istanbul, mégapole de 17 millions d’habitants, en passant par le détroit du Bosphore. Forte du soutien de la Russie, la Turquie n’a nullement été freinée par de telles réserves, dans son nouvel engagement historique dans le domaine de l’énergie nucléaire.

Ce soutien russe s’est manifesté également dans le domaine gazier. La construction de la première tranche du gazoduc « Turkish Stream » d’une capacité de 15,75 milliards de mètres cubes, destinée à alimenter la Turquie en gaz russe pour ses besoins domestiques, est désormais à l’ordre du jour (11) . Les tranches du gazoduc (d’une capacité totale de 63 milliards de mètres cubes par an), qui seront construites ultérieurement, alimenteront les pays de l’UE (12).

Le double rapprochement russo-turc, qui est en train de s’opérer dans les domaines nucléaire et gazier, a déjà des incidences en matière de politique étrangère pour la Turquie. En effet, à titre d’exemple, la Turquie a refusé d’appliquer les sanctions internationales à l’encontre de la Russie, à la suite de l’annexion de la Crimée, et ce en dépit de fortes divergences entre les deux pays. Celles-ci concernent notamment le soutien de la Russie au régime de Bachar el-Assad en Syrie ; les inquiétudes turques sur le sort des Tatars de Crimée, population d’origine turque, grands perdants de l’annexion de la péninsule criméenne par la puissance russe en mars 2014 ; ainsi que sur le soutien affiché de la Russie à la reconnaissance du génocide arménien, notamment à l’occasion des commémorations en avril 2015 du centenaire en Arménie.

Le spectre d’une nucléarisation régionale

La Turquie a ratifié le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en 1979 et a souligné, à l’occasion du lancement du chantier de la centrale d’Akkuyu, qu’elle entendait respecter ses engagements dans ce domaine. Un accord de garanties (1981) ainsi qu’un protocole additionnel (2001) ont été signés avec l’AIEA, afin de vérifier que matières brutes et produits fissiles ne seraient pas détournés aux fins de produire des armes nucléaires ou d’autres dispositifs explosifs nucléaires. Au plan régional, la Turquie participe depuis plusieurs années, par le biais de sa diplomatie, à l’apaisement des tensions avec l’Iran sur le dossier du nucléaire, tout en soutenant le droit des États à développer leur programme nucléaire civil. Elle soutient donc l’Iran dans son ambition.

En ce qui concerne son propre programme civil, la Turquie continue de souligner qu’elle ne possède pas l’infrastructure adéquate ni pour enrichir l’uranium ni pour procéder au retraitement des déchets nucléaires (13) . Elle insiste sur le fait qu’elle n’envisage pas de produire elle-même du combustible nucléaire, celui-ci devant être fourni par Rosatom en ce qui concerne la centrale d’Akkuyu. Cependant, à la suite de la signature d’un accord de 22 milliards de dollars avec le Japon en octobre 2013, pour la construction de la deuxième centrale nucléaire turque à Sinop, la Turquie aurait demandé l’inclusion d’une clause lui permettant l’enrichissement de l’uranium et l’extraction du plutonium (14) . Cela rendrait plausible, dans un tel cas, l’hypothèse, à plus long terme, de développement de nouvelles capacités d’enrichissement de l’uranium à des fins militaires. Ainsi, en dépit du fait que la Turquie rejette toute velléité de développement dans le domaine du nucléaire militaire, la mise en route récente de son ambitieux programme nucléaire n’a pas manqué de raviver les craintes occidentales sur (13) Sinan Ülgen : « Turkey and the bomb », Carnegie Endownment Center for International Peace. (14) « Turkish energy minister denies uranium enrichment intention », Hürriyet Daily News, 9 janvier 2014. 65une nucléarisation du pays. L’évocation d’un tel risque pose un défi à Israël, seul pays doté, pour l’heure, de l’arme atomique dans la région.

À cet égard, dans leur ouvrage sur l’avenir nucléaire de la Turquie (15) , les chercheurs George Perkovitch et Sinan Ülgen considèrent que l’entrée de la Turquie dans l’ère du nucléaire se déroule dans un environnement géopolitique caractérisé par d’importants défis sécuritaires. Dans le contexte actuel d’instabilité régionale, la Turquie pourrait avoir la tentation d’imiter des États tels que l’Iran, l’Irak et la Syrie, avec qui elle partage ses frontières, dans une ambition commune de posséder des armes de destruction massive.

Par ailleurs, la Turquie détient déjà sur son territoire des armes nucléaires américaines tactiques et compte sur cet arsenal pour assurer la défense de son territoire. Mais si la relation avec les États-Unis venait à se détériorer et les menaces régionales à s’intensifier, il ne serait pas inenvisageable que le pays décide de se lancer dans un programme nucléaire militaire.

Le double rapprochement russo-turc dans le domaine énergétique et les incertitudes concernant le lancement par la Turquie d’un ambitieux programme nucléaire suscitent donc de nombreuses interrogations sur l’avenir de la puissance turque en tant qu’alliée dans l’Otan et partenaire stratégique des États-Unis. Ces interrogations ont été renforcées récemment par le choix inattendu de la Turquie d’un constructeur chinois (16) pour assurer ses besoins dans le domaine de la défense antimissiles. Enfin, ces évolutions attirent d’autant plus l’attention de la communauté internationale que le débat stratégique entre les États-Unis et la Turquie connaît des vicissitudes depuis la mise en place de la coalition contre l’État islamique.

(1) Cette ambition est annoncée dans le document de l’AKP intitulé Vision 2023.

(2) Federal’noe agentsvo po atomnoj energij.

(3) Mitsubishi, Itochu et Areva.

(4) Il s’agit de la State Nuclear Power Technology Corporation (SNPTC) of China, en collaboration avec Westinghouse in « Nuclear Power in Turkey » (août 2015), dossier de la World Nuclear Association.

(5) Die Welt, 29 décembre 2014.

(6) Agreement between the Government of the Republic of Turkey and the Government of the Russian Federation in relation to the construction and operation of a nuclear power plant at the Akkuyu site in the Republic of Turkey (12 mai 2010).

(7) « Parliament passes Turkish-Russian nuclear plant bill », Hürriyet Daily News, 17 juillet 2010.

(8) Nicholas Birch : « La première centrale nucléaire de Turquie sera russe », Le Figaro, 19 mai 2010.

(9) Barçın Yinanç : « New gov’t needs to be transparent, accountable on atomic energy », Hürriyet Daily News, 8 juin 2015.

(10) « Protests as Turkey builds first nuclear power plant », Die Welt, 14 avril 2015.

(11) « Russia sends draft intergovernmental deal on first Turkish stream line to Turkey », Hürriyet Daily News, 28 juillet 2015.

(12) « Greece, Russia to cooperate on Turkish Stream pipeline », Today’s Zaman, 19 juin 2015.

(15) George Perkovitch et Sinan Ülgen : « Turkey’s Nuclear Future », Carnegie Endownment Center for International Peace, 2015.

(16) Il s’agirait de la société chinoise China Precision Machinery Import Export Corp (CPMIEC).

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